Exploitation des carrières de phosphate

Après la découverte en 1865, par  Jean-André  Poumarède, de nodules contenant  70% de phosphate tricalcique l'économie phosphatière se développe très vite.

A Larnagol, les premiers prospecteurs arrivent en  1871 et entre juillet  1871 et août  1874 on retrouve une trentaine d'actes de vente de carrières passés devant Maître  Vinel notaire à Larnagol.

Dans ces actes le propriétaire ne vend que le droit d'extraire les phosphates et reste propriétaire du sol. L'exploitant s'engage à remettre le terrain en état mais il se réserve le droit de n'exploiter que les phosphates qu'il reconnaîtra avoir les qualités voulues ou avoir une richesse de  70 ou 80%.

Au début il est prévu un prix de 70 centimes les 100 kilogrammes (parfois 60 ou 100 centimes ! ) et une bascule doit être établie sur le territoire de la commune pour la pesée. Une avance variant de 200 à  6000 francs est immédiatement versée, mais imputable sur les premiers phosphates extraits ; une indemnité est aussi prévue pour compenser la perte d'exploitation. De nombreux contrats sont prévus pour une durée de  10 ans.

Les acheteurs sont des négociants divers : Sylvain Mathieu de Caylus, Ernest Jaille manufacturier d'Agen, mais dès  1872 on voit apparaître les mêmes négociants ou d'autres comme mandataires de la société anglaise  Edward  PACKARD et Cie dont le siège est à  IPSWICH  en Angleterre. Dans les acquéreurs de carrières on trouve même un Maurice Poumarède propriétaire sans profession demeurant à Caylus et Mr Henri Joachin de Saint Chamarand propriétaire du château de Larnagol et qui fut maire de la commune de 1874 à 1878.

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Toutes les zones susceptibles de contenir des phosphates sont prises en considération, vers le mas de Gibert (ou mas Merlin le Haut certainement)  et Dreuilhes bien sûr où finalement des carrières furent exploitées, mais aussi vers le mas de Castanet, le mas d'Arnal et le mas de Jantou.

 

Emplacement des carrières de phosphates

 Après les fouilles et l'arrivée de la compagnie anglaise Edward  Packard, fin  1872, on voit certains contrats modifiés ; par exemple Mr Roumégoux revient devant le notaire et il est convenu qu'il recevra  80 francs par an comme indemnité pour la perte d'exploitation et les dommages occasionnés à sa propriété sont globalement estimés à  3000 francs ; Mr  Teyssèdre, lui, accepte en 1874 le paiement global de  1200 francs pour les phosphates trouvés sur sa propriété, à la place des  70 centimes les  100 kilogrammes prévus au départ. Pour organiser l'exploitation certains terrains sont achetés de manière à créer des chemins de transport pour rejoindre les chemins existants et un bail est aussi signé sur des terrains de la Soubirane (lieu dit la Goufio) afin de construire un plan incliné et d'entreposer les phosphates avant leur embarquement sur le Lot. Ce plan incliné a été effectivement construit en pierres et il en reste une partie entre la route (virage de la Soubirane)  et le dessus de la grotte (la gouffio).

Dans les différentes recherches et un peu partout des nodules de phosphates ont dû être trouvés à même le sol, dans les murs en pierre sèche et dans certaines petites fissures superficielles. Ils ont été emportés et on ne voit aujourd'hui aucune trace. On voit cependant par endroit des petites tranchées ou des petites excavations qui doivent dater de cette époque et qui n'ont jamais étés rebouchées. Il en existe en particulier, non loin du sentier des buis peu de temps avant d'arriver au mas de Castanet et aussi aux alentour du mas de Gibert et de Prajoux. Mais l'exploitation principale a eu lieu non loin du mas de Gibert sur les propriétés de Mr  Ayral, Lacam  et Roumégoux et un peu plus tard à Dreuilhe sur la propriété de Mr  Cavaillé et sur le « chemin de Triel ».

L'exploitation des carrières s'effectue essentiellement à ciel ouvert car il s'agit de cavités karstiques que l'érosion a décapitées. Selon l'importance de l'exploitation, la remontée du minerai se réalise grâce à des seaux hissés à l'aide de treuils manuels  ou à des wagonnets tirés par des treuils à tambour vertical mus par des animaux ou des machines à vapeur. Dans certains cas les gisements se poursuivent par des « filons », en fait d'anciennes galeries de grottes, enchâssées dans la roche, et il devient dès lors nécessaire de mettre en place des infrastructures plus lourdes avec puits et galeries boisées. (1)

Au début on trouvait le minerai pur ou presque pur sous forme de pierres veinées (clair et foncé) couleur mastic  Par la suite le minerai moins riche se présente mêlé à des cailloux et argiles (besoin de triage). A l'époque les moyens techniques assez rudimentaires ne permettaient qu'une exploitation incomplète des failles ; les filons peu favorables étaient abandonnés (raison rentabilité) . Ainsi on courait de l'avant à la recherche du minerai payant et le plus facile à extraire. D'ailleurs le système employé (puits) s'avérait défectueux le plus souvent, car des poches d'eau imprévues inondaient les trous et filons causant des accidents mortels parmi la main d'œuvre de fond. Les galeries bien étayées et des pompes auraient été préférables et auraient surtout permis de découvrir d'autres filons riches non retenus. (2)

Le phosphate extrait à ciel ouvert était étendu à l'air pour assurer un séchage (étant très dense, raison transport ceci était important ). C'est à ce stade que la main d'œuvre féminine de  Larnagol trouvait place dans l'opération de triage manuel du minerai et des éléments étrangers (pierres, terre, etc.). Le minerai riche mis de côté était pris sur des chars attelés de mulets ou de bœufs (on comptait plus de  20  mulets dans la commune pour le transport) ; un mulet arrivait à descendre dans un voyage  3  tonnes grâce à l'usage de contrepoids (sacs de sable). A Larnagol  deux forgerons charrons vivaient aisément de l'entretien des bêtes de traits ou des véhicules. (2)

Pour donner une idée de l'importance d'une exploitation et des salaires des employés, on peut se référer à la situation industrielle, pour l'année 1891, des deux carrières de Cajarc. Pour le premier établissement on trouve un contremaître payé 3 f à 3 f 50 pour 10 heures ; un surveillant payé 2 f 50 à 3 f pour 10 heures ; 25 ouvriers payés 1 f 60 à 2 f 25 ; 2 femmes payées 1 f 25 à 1 f 60. Pour le deuxième établissement on a un contremaître ; 1 surveillant ; 12 ouvriers ; 2 femmes ; 4 enfants.

La carrière de Larnagol ne figure dans ce même document, de façon claire, que deux fois, entre 1885 et 1893 ; en 1887 où un établissement utilise 15 ouvriers et pour lequel la situation est déclarée bonne, en 1888 le même établissement utilise 18 ouvriers mais la situation est estimée mauvaise. Pour les autres années il est possible qu'elle soit amalgamée à Cajarc car les carrières de Mas Merlin Haut et de Prajoux sont voisines et la société exploitante est la même ; mais ceci n'est qu'une hypothèse car il est vrai que ces carrières n'étaient pas exploitées de façon continue.

Comme vestiges de cette activité, à Larnagol on voit encore les traces bâties d'une terrasse qui devait servir à la remontée, à l'aide des treuils, des phosphates trouvés dans la carrière. Dans la carrière principale il y a aussi un « puits » avec des traces d'anciennes poutres (actuellement contenant de l'eau au fond)  qui devait suivre une veine en profondeur et un puis rond bâti, assez profond, contenant de l'eau aussi, et qui a dû être aménagé pour récupérer l'eau qui venait gêner les ouvriers dans le reste de la carrière.

A Larnagol  les phosphates sont , du moins au début, embarqués sur des gabarres à la Soubirane (Le Lot est aménagé avec la dérivation éclusée de Calvignac depuis 1840 environ) et amenés vers les moulins prévus pour la réduction en poudre (Cahors ? ). Mais à partir de 1886 environ, avec l'ouverture de la voie ferrée  Cahors – Capdenac , il est possible que le transport se soit modifié et que les transports aient eu lieu vers Cajarc (moulin de Coïmbre et présence de la gare pour l'expédition) ou bien vers Cénevières (Bail pour le moulin du Paradou  en 1885 et présence de la gare de Saint Martin Labouval proche).

A Larnagol, comme déjà vu, c'est la société anglaise  Cie  Edward Packard qui exploite les principales carrières ; on trouve aussi la compagnie anglaise des Maisons Edward Packard Wilton Mandevile. (A Cajarc le siège de la compagnie fut établi en bordure de la route de Cahors, maison  Murat et Allègre, elles furent construites pour la circonstance ; c'est là où siégea le directeur et le bureau de paye.).

Vers  1885 ou avant a dû se créer la société des phosphates du Quercy, dont le siège social est à Bruxelles, qu'on retrouve signant un bail pour les moulins de Cénevières afin d'organiser le concassage et réduction en poudre des phosphates.

En 1886 c'est la Compagnie générale des phosphates et engrais du sud ouest et du centre qui regroupe, d'après une annonce de l'Annuaire du Lot, les anciennes exploitations des maisons Edward Packard et Cie, Wilton, Garrisson et Imaud, Mandeville et la société générale des phosphates du Lot. C'est une Société anonyme au capital de 2 600 000 F ; dont le Siège est avenue de la gare à CAHORS. M Armaingaud est l'un de ses agents qui achète des carrières à Béduer et à Cajarc en 1886, à Larnagol en 1889. En faillite en 1892.

On trouve aussi la Sociéte de la Compagnie des Phosphates Français citée dans la situation industrielle et commerciale du Lot , en 1891, pour Cajarc.

Mais les phosphates les plus riches et les plus faciles à extraire ayant été exploités dans les débuts, petit à petit les carrières sont de moins en moins rentables.

D'après  Mr Jacques Petit, les dernières carrières exploitées , sont celles de Dreuilhes et de Prajoux à Cajarc, reprises par le baron de Vauzelle  au début du siècle.

M de Vauzelle arrive même à Larnagol en 1895 et traite avec deux propriétaires larnagolais, M Thalamas et M Ricou, et même avec la commune pour les phosphates du chemin de Triel ; il achète aussi une carrière à un un cajarcois M Masbou.

« Au bout d'une quinzaine d'années d'exploitation intensive, la production des phosphates quercynois s'essouffle. En effet, la plupart des gisements s'épuisent ou deviennent trop difficiles à exploiter et les prospecteurs n'en découvrent plus. De plus, vers la fin des années  1880, de nouveaux gisements sont découverts dans le nord de la  France et surtout en Afrique du Nord où les conditions d'exploitation se révèlent beaucoup plus avantageuses. Malgré une résistance acharnée des compagnies qui ont fusionné, le déclin est inévitable. Les dernières années du XIXe siècle sont caractérisées par la disparition progressive de l'économie phosphatière. Au début du  XXe siècle, l'exploitation ne concerne plus que quelques carrières. Après  1914, l'exploitation ne sera plus qu'épisodique jusqu'à son extinction totale durant la deuxième guerre mondiale. » (2)

A Larnagol, l'exploitation a dû se maintenir jusqu'en 1914, avec des hauts et des bas ! et reprendre peut être un peu après la guerre  1914 – 1918 . Dans « Le Lot » d'Armand  VIRE édité en 1907 on peut lire ... Malheureusement les gisements sont ou paraissent épuisés, et la seule usine encore en activité, à Saint Martin Labouval, traite surtout les déchets des anciennes carrières. (en réalité, certainement Cénevières avec ses moulins, ensuite usine à chaux et ciments, propriété du baron de Vauzelle, après 1890 ). Dans un document (A.D. 46 : 5 K 80) traitant d'un problème de voierie et subventions industrielles on trouve la production des carrières de Larnagol pour la période 1908 – 1911 ; 7446 tonnes en 1908 ; 5338 tonnes en 1909 ; 4627 tonnes en 1910 et 1657 tonnes en 1911 ; de plus ces phosphates sont acheminées à Cénevières, avec des charrettes, et chaque transport est en moyenne de 2666 kilogrammes.

Cette activité minière, qui exploitait les ressources locales, donna à Larnagol et à Cajarc une aisance et une ambiance qui pour l'époque n'était pas à dédaigner. (2) ; surtout que c'est à la même période, vers 1878, que le phylloxera vint détruire et mettre en crise la culture de la vigne qui était une activité importante. En 1876, le village comptait  791 habitants et nombreux furent ceux qui purent rester au pays grâce à ce travail, ou du moins y vivre mieux.

(1) SPELUNCA  n°  73  p.27, Karine AYMARD
(2) Monographie de la commune de Larnagol , Jacques PETIT instituteur à Seuzac , 1956

Article : André Fizames, publié avec son aimable autorisation