Querelle en marge du château

Comme dans beaucoup de petits villages de France, Larnagol connait de ces petites histoires de voisinage qui émaillent le quotidien. En voici une qui nous ramène au XIXe siècle.

Marie Catherine TOULZA est née en 1796. Elle a épousé en 1824 Jacques DILHAC, de 12 ans son ainé, de qui elle a eu 5 filles. Jacques DILHAC était cabaretier de son état. Il est décédé en 1861. Les trois filles ainées se marieront ; les deux cadettes continueront à vivre avec leur mère au moins jusqu'au décès de celle-ci.

Notre histoire commence au début de l'année 1881. Elle oppose Marie TOULZA à la commune de Larnagol, représentée par son maire, M. de Saint CHAMARAND. La signature figurant au bas des courriers de Marie TOULZA laisse penser qu'elle ne maitrisait pas l'écriture et qu'elle savait tout juste écrire son nom. Les lettres ont probablement été écrites sous la dictée par une tierce personne (notaire ? avocat ?).

Le 31 janvier 1881, Marie TOULZA écrit donc au maire pour lui demander un alignement car elle projette de construire une grange sur un patus qu'elle prétend lui appartenir depuis plus de 30 ans. Il s'agit d'un petit morceau de la parcelle 1153 section B du cadastre, parcelle qui est devenue une des terrasses du château.

 


La parcelle concernée : en plus foncé la parcelle 1153, en vert l'espace communal (situation au début du XIXe siècle)

Le 5 février, le maire rédige sa réponse dans laquelle il refuse de donner l'alignement demandé, stipulant que ledit terrain appartient à la commune à laquelle il a été cédé lors de l'aménagement de la terrasse du château. Il demande à Marie TOULZA de produire l'acte de propriété du terrain en question ou d'en enlever les matériaux qu'elle y a entreposé (dont du fumier).
Cette réponse est recopiée le même jour par Auguste DESPLAT, alors adjoint, qui la signe et la fait porter à Marie TOULZA par l'appariteur Jean Jacques THEIL.

Le 10 février, prenant ses précautions, le maire demande au sous-préfet des instructions sur la conduite à tenir dans cette affaire.

Le 14 février, Marie TOULZA fait parvenir au maire une lettre dans laquelle elle persiste dans sa demande. Elle y joint un titre de propriété qui date du 23 janvier 1881 (et non pas de 30 ans comme elle le prétendait dans sa première lettre). Dans son argumentaire, elle fournit entre autre un historique précis de la transmission de la parcelle 1153 :

Le patus en question figure au plan cadastral sous le n° 1153 section B. Il forme le restant du sol d'une maison démolie et d'un patus qui en dépendait. Mr SIRAND en a toujours payé l'impôt. Les héritiers SIRAND firent vente en 1869 à Mr BONHOMME du château et dépendances dans lesquelles se trouve ledit patus n° 1153 et Mr BONHOMME a également payé l'impôt de ce n°. Mr BONHOMME à son tour vendit le château et ses dépendance à Mr Joachim de Saint CHAMARAND; ce dernier a toujours payé l'impôt du dit n°. Enfin Mr de Saint CHAMARAND ayant revendu à Mr MONTAGNAC en 1877, celui-ci a toujours payé l'impôt du dit n° 1153 et le paie encore. Donc Mr MONTAGNAC a eu droit de me vendre.

Le 20 février, le maire fait réponse en stipulant que le dit patus est propriété de la commune depuis que Mr SIRAND a fait reculer le mur de la terrasse (bien qu'il n'y ait pas d'acte en attestant). Toujours selon le maire, l'acte produit par Marie TOULZA est un acte de complaisance qui n'a aucune valeur. Le maire continue à refuser de donner l'alignement.

Le 4 mars, Marie TOULZA, qui était probablement une femme obstinée, s'adresse directement au préfet et lui expose son problème. Elle n'hésite pas à préciser :

La décision de Monsieur le Maire est donc un acte d'arbitraire, dicté peut-être à Mr de Saint CHAMARAND alors maire, par esprit de vengeance contre mes gendres qui n'ont pas voulu s'associer à ses menées bonapartistes dans le pays.

Il faut noter qu'elle parle alors probablement d'Auguste DESPLAT qui, à cette date, a pris la succession à la tête de la commune de M. de Saint CHAMARAND dont il était jusqu'alors l'adjoint.

Cette lettre sera transmise au sous-préfet de Figeac pour qu'il donne son avis sur la question. C'est probablement lui qui mandatera « officieusement » l'agent voyer de Cajarc pour essayer de dénouer cet écheveau.

Le 10 juin, l'agent voyer écrit un rapport dont on peut retrouver l'intégralité du texte, accompagné d'un plan, ci-dessous. Bien que sa conclusion soit écrite avec toutes les précautions possibles, elle donne implicitement raison à la mairie contre Marie TOULZA. Cette conclusion sera adoptée par l'agent voyer d'arrondissement et l'agent voyer en chef les 13 et 15 juin.

Le dossier trouvé dans les archives communales ne comporte pas d'autres pièces. On peut penser que l'affaire en est restée là et que Marie TOULZA a renoncé à construire sa grange. Ce qui, au passage, a permis au village d'avoir à cet endroit une petite place sur laquelle a été érigée la magnifique grille offerte par la famille SUBES.


La place Raymond SUBES en 2012

 

Marie TOULZA est décédée quelques années plus tard, en 1884 à l'âge de 88 ans. Pour la petite histoire, précisons qu'elle était à la fois l'ancêtre de Robert LACAZE et de Raymond THEIL, ancien maire de Larnagol, puisqu'elle était leur arrière-arrière-arrière grand-mère.